Venise - Mai 2012: la rencontre des grands-mères de la médiation familiale

Publié le par Annie Babu

 Elles se racontent et témoignent:

 


Ce matin-là, nous étions réunies à Venise, Annie Babu la Française, Linda Bérubé la Québécoise, Coztanza Marzotto l’Italienne et Lisa Parkinson l’Anglaise, toutes les quatre collaboratrices au sein de l’Institut européen de médiation familiale (IEMF)[1] au et pionnières de la médiation familiale dans nos pays respectifs. Nous avions longtemps rêvé de cette rencontre amicale, sans savoir que la vie nous en donnerait l’opportunité au printemps 2012. Paola Farinacci, juriste et médiatrice familiale italienne, digne représentante de tous ceux et celles que nous avons formés au fil des ans, nous accueillait dans son joli appartement situé près de la Piazza San-Marco. 

 

Nous avons pris plaisir, en ce matin d’avril, à nous remémorer ensemble le chemin parcouru et nous avons pensé laisser une trace écrite de ces échanges. Pour qui écrire? Pourquoi écrire?  Pour se relier avec tous ceux et celles qui ont œuvré, comme nous, pour que la médiation familiale puisse devenir ce qu’elle est devenue aujourd’hui et pour encourager la relève à ne rien tenir pour acquis et à poursuivre le travail, car il reste encore beaucoup à faire.

 

Au cours des 25 dernières années, nous avons eu, toutes les quatre, le grand bonheur d’évoluer dans l’univers de la médiation familiale et de contribuer, avec plusieurs autres, au développement de cette approche qui allait permettre aux parents séparés de vivre la rupture de leur couple tout en maintenant leur lien parental pour leur plus grand bénéfice et surtout celui de leurs enfants.

 

Nous nous sommes demandé pourquoi, dans les années 80, la médiation familiale s’est répandue de façon quasi simultanée à travers l’Angleterre, les États-Unis, le Canada et l’Europe? On dit que lorsqu’une idée est mûre et qu’elle correspond à un véritable besoin, elle peut germer à plusieurs endroits à la fois sur la planète. C’est bien ce qui est arrivé en médiation familiale. Il est aussi nécessaire, pour que le germe de l’idée prenne racine, que des personnes qui observent les besoins à combler acceptent, sans en imaginer l’ampleur, de se mettre au service de cette idée plus grande qu’eux. Nous nous sommes rappelées que, toutes les quatre assistantes sociales dans nos pays respectifs nous avons pris conscience que les services offerts aux familles étaient insuffisants pour répondre aux nouveaux besoins. Nous avons commencé avec nos seules ressources professionnelles et financières, à vouloir « faire autrement », à imaginer et à bricoler des approches novatrices pour faire face aux réalités des familles en rupture. Cet investissement qui allait colorer toute notre vie professionnelle nous a beaucoup enrichies au plan personnel et nous a permis de tisser, au fil des ans, des complicités amicales profondes que la rencontre de Venise est venue raviver.

 

Nous avons été parmi ces pionniers qui se sont investis pour jeter les bases de ce que la médiation familiale est devenue aujourd’hui et nous aimons aujourd’hui nous appeler, en tant qu’aînées, des « grand-mères de la médiation ». Comme les grand-mères aiment parler de leur jeunesse et de leurs souvenirs, c’est ce que nous avons fait, ce matin-là à Venise. À bâtons rompus, nous avons évoqué ce qui avait été, pour chacune de nous, l’étincelle qui avait déclenché son intérêt pour la médiation. Nous avons aussi repensé à tout ce qui a dû être mis en place pour répondre aux besoins des parents qui se séparaient alors que rien n’était prévu pour les soutenir dans cette difficile expérience de vie. Pour que la médiation familiale devienne réalité, il aura fallu observer, ressentir l’impuissance, imaginer, convaincre, surmonter des obstacles, se battre, créer et diffuser.

 

 D’abord, il a fallu la conviction que les enfants avaient besoin de l’apport de leurs deux parents pour bien se développer. Il fallait avoir l’espoir qu’il était possible de trouver des moyens d’aider les familles à se transformer tout en conservant le lien parental. Il fallait aussi croire en la capacité des parents de s’entendre, au-delà du conflit conjugal, pour demeurer parents.

 

Nous nous sommes souvenues de tout ce qu’il avait fallu faire pour que la médiation familiale puisse germer, se maintenir et grandir :

- Constater que les contacts avec le père étaient souvent rompus après la séparation.

- Constater la souffrance des enfants et aussi celle des parents.

- Faire comprendre aux juges et aux avocats et aux parents que les enfants ont besoin des deux parents pour se développer harmonieusement.

- Intéresser les autorités des services sociaux et la magistrature à la problématique sociale du divorce et à la nécessité de mettre en place de nouveaux services.

- S’inspirer de ce qui faisait dans d’autres pays pour développer des approches capables de soutenir les parents en situation de rupture.

- Former des professionnels à cette nouvelle pratique

- Informer la population de l’existence de la médiation : conférences, vidéos, soirées débats, etc.

- Développer des centres publics et privés de médiation.

- Se rassembler en association pour mieux se développer et se donner un code de déontologie et des critères de pratique.

- Écrire des ouvrages et des articles pour décrire nos pratiques.

- Participer à des réunions, des discussions et au développement de la législation.

- Perdurer malgré les longues années où rien ne semblait avancer du côté des changements législatifs et malgré des conditions financières difficiles.

- Faire face aux résistances de plusieurs avocats et parfois des magistrats.

- Créer des complicités avec plusieurs avocats et magistrats,

- Continuer d’apprendre de nos erreurs et garder confiance dans le bien-fondé de la médiation familiale.

 

Bien que la médiation se soit développée de façon différente dans chacun de nos pays, nous avons retrouvé beaucoup de similitude dans nos parcours :

- Nous étions toutes les quatre des assistantes sociales

- Nous parlions anglais, français et italien et chacune de nous parlait au moins deux langues ce qui a permis des échanges directs entre nous.

- Nous étions directement en contact avec les besoins des familles qui vivaient la séparation des conjoints.

- Nous étions, nous-mêmes en transition de carrière.

- Nous étions en périphérie de nos systèmes et de nos ordres professionnels et avons inspiré des juges et des avocats aussi en périphérie du leur et qui percevaient les mêmes besoins.

- Nous avons fédéré des personnes qui, comme nous, étaient en recherche de façons différentes d’aborder les questions autour de la rupture du couple.

- Nous avons été à l’initiative d’associations de médiation familiale et trois d’entre nous en ont été les présidentes fondatrices dans leur pays d’origine.

- Nous avons imaginé et réalisé des programmes de formation à la médiation familiale.

- Nous avons contribué à l’élaboration des codes de déontologie et aux lois qui ont entouré cette pratique de médiation familiale pour l’inscrire solidement dans nos sociétés.

 

Nous pouvons dire aussi qu’à nous quatre, ensemble ou séparément, nous avons formé et supervisé plusieurs centaines de médiateurs familiaux de toutes les disciplines  et dans plusieurs pays : Angleterre, Québec, France, Italie, Sicile, Belgique, Pays-Bas, Portugal, Suède, Suisse, Allemagne, Danemark, Écosse, Espagne, Finlande, Lituanie, Pologne, Russie, Slovénie, Ukraine et encore en Guadeloupe, Martinique, Ile de la Réunion, Nouvelle-Calédonie et Afrique du Sud,

 

Pour avoir envie de nous retrouver ensemble à Venise, il fallait la profondeur du lien, le sentiment d’un enrichissement mutuel, la complicité, la vivacité des souvenirs et enfin le sentiment de partager un destin commun chacune à notre mesure.

 

La médiation nous a ouvert sur le monde et nous a permis de croiser des personnes qui partageaient nos valeurs et nos espoirs. Nous sommes aujourd’hui, toutes les quatre, de vraies grand-mères dans notre vie personnelle, voilà venu pour nous le temps de transmettre le relais à ceux et celles qui, comme nous, se sont engagés dans cette voie de la médiation familiale.

 

 La médiation familiale est née à la fois des nouveaux besoins « des familles en transition » et des professionnels qui étaient à la recherche « d’autres façons d’agir » et elle a requis la contribution de centaines de personnes qui y ont vu une « autre manière de s’entendre ». Nous avons tracé la route, mis des repères et aujourd’hui l’histoire continue avec de nouveaux acteurs qui devront relever d’autres défis dans un monde ou tout bouge très vite et ou rien n’est jamais acquis.

 

 Ce texte  se veut   un  « un petit clin d’œil amical » à tous ceux et à toutes celles que nous avons rencontrés pendant ces 25 années. Pour conclure, nous souhaitons que ces quelques lignes permettent à nos lecteurs de continuer à faire grandir l’esprit et la pratique de la médiation familiale et qu’ils y trouvent le même bonheur qui a su nous combler tout au long de notre parcours.

                                   

                 

                                                 

Si vous souhaitez savoir ce que deviennent aujourd’hui les « grand-mères » de la médiation, vous pouvez aller :

-       Pour Linda Bérubé : http://www.agire.ca/apropos_lindaberube.php

-       Pour Lisa Parkinson : http://www.themediationspecialists.co.uk/our-mediation-services/family-mediation/lisa-parkinson/

-       Pour Annie Babu : wikipédia Annie Babu                

 

 



[1] L’Institut Européen de médiation familiale (I.E.M.F.) a formé à Paris plusieurs centaines de médiateurs familiaux entre 1990 et 2004.

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