Discours prononcé par Irène Théry le 21 juin 2003 pour la remise de la médaille de chevalier de l'Ordre national du Mérite à Annie Babu

Publié le par anniebabu

Ma chère Annie, me voilà donc, par la grâce de ton amitié, en charge de remettre pour la première fois de ma vie une médaille. Pour quelques instants, puisque c’est d’un peu plus que toi et d’un peu plus que moi qu’il s’agit, permets moi de te dire « vous ».

Les rituels ne s’opposent ni à la liberté de l’individu, ni à la reconnaissance de sa personnalité propre, ni à l’attention que nous pouvons porter à la singularité d’un lien, au caractère unique d’un moment, à la beauté fugace d’un instant.

Les rituels existent pour inscrire nos vies toujours uniques dans un monde commun.

Et parfois, ils existent justement pour célébrer ensemble la façon dont quelqu’un a su inscrire sa vie exactement là, à la croisée du plus personnel et du plus universel, par une certaine façon de s’engager, de s’engager vraiment et durablement pour notre monde commun, et surtout pour que celui-ci soit plus accueillant à l’infinie diversité de nos « moi » privés, de nos choix singuliers, de nos amours, nos joies et nos détresses intimes.

C’est le cas aujourd’hui, où nous ne savons pas très bien si nous célébrons Annie Babu ou la médiation familiale.

 De la médiation familiale, je ne dirai presque rien. D’abord, vous qui entourez aujourd’hui Annie, vous en êtes quasiment tous des praticiens et vous la connaissez bien mieux que moi. Ensuite, parce que je ne voudrais pas, par un panégyrique exalté, me défaire d’un coup de mon image ancienne de mère sévère de la médiation familiale. Autrefois, quand cette pratique naissait à peine en France, je ne vous ai rien passé de mes questions et de mes critiques...et ces critiques, loin de nous éloigner, nous ont rapprochés. Depuis, les médiateurs n’ont cessé de m’inviter avec chaleur et amitié à constater que j’avais eu tort : situation privilégiée, et bien trop agréable pour risquer de la perdre en quelques instants d’épanchement sentimental!

Mais en revanche, sur Annie Babu, ma chère Annie, j’ai beaucoup à vous dire. Ce sera ma façon de parler de la médiation, de dire en quelque sorte que si je suis contre la médiation familiale, décidément c’est « tout contre »!

Souvenez vous un instant - pas mal d’entre nous le peuvent - des années quatre vingt:. période "trouble", à travers l’explosion du divorce certains ne voyaient se dessiner que la mort de la famille, le déclin de la responsabilité, l’exaltation de l’égoïsme, le mépris des enfants.  C’était un temps à la fois difficile et extrêmement inventif: Annie Babu, qui après ses études d’infirmière avait choisi le travail social de terrain, avait déjà pas mal roulé sa bosse et se consacrait à l’époque à l’enquête sociale auprès des juges du divorce, qu’on appelait alors JAM (juge aux affaires matrimoniales)  et non JAF(juge aux affaires familiales).

Ces enquêtes étaient très importantes, puisqu’elles étaient l’élément principal sur lequel prenait appui la décision dans les cas difficiles. Mais elles étaient très complexes à réaliser et souvent insatisfaisantes. Non pas que l’enquêtrice soit de parti pris ou qu’elle ait dans la tête des modèles familiaux surannés : sur ce point, je peux témoigner que cette époque, où les assistantes sociales et les thérapeutes familiaux ont assuré les enquêtes à la place des fameuses « notabilités », a été d’une grande ouverture et d’une recherche sourcilleuse de l’impartialité. Non, l’insatisfaction qui saisissait les plus engagées des enquêtrices - et d’abord vous Annie - c’était celle des « paradoxes de l’enquête sociale » (Cécile Grandjean) .

Comment peut-on donner au juge, sur la base d’une stricte évaluation, un avis sur « la solution la plus conforme à l’intérêt de l’enfant » ? Dans la plupart des cas conflictuels examinés par l’enquêtrice, l’intérêt de l’enfant était si bafoué qu’on ne voyait simplement pas quelle solution, en l’état,  aurait pu le respecter. Il aurait fallu en réalité ne pas se contenter d’observer des conflits, des dégâts et des impasses, mais contribuer à les résoudre pour donner une chance au futur. Notre Annie, qui n’a jamais aimé se plier à la force des choses, se sentait de plus en plus mal à l’aise.

Et puis, un jour, « le déclic ». C’était en 1987, un colloque de l’Unesco. Le déclic en question est grande et rousse ; le déclic a l’accent canadien ; le déclic se nomme Lorraine Fillion. Elle parle d’une pratique nouvelle, la médiation familiale. Cette fois, il ne s’agit plus de décrire les situations difficiles, comme dans l’enquête sociale, mais d’agir pour les transformer, pour dénouer les conflits par une technique déjà assez sophistiquée de communication et de responsabilisation des individus. Annie est saisie : c’est exactement ce qu’elle cherchait sans avoir les mots pour le dire.

Mais surtout Annie est déjà, comme on dit à Québec, plutôt « front de bœuf » : elle fonce, vite, sans s’embarrasser de questions inutiles, sûre de son instinct. Elle va voir Lorraine Fillion à la fin de son intervention. Trois mois après, la voilà à Montréal, où Lorraine la plonge en immersion prolongée au cœur des pratiques du Service public de médiation familiale

La suite, vous la connaissez : le premier colloque de l’APME (Association Père Mère Enfant), puis le voyage à Québec en 1988 des 25 premiers pèlerins de la médiation, des pèlerins d’un genre particulier, plutôt vaccinés par expérience professionnelle à l’égard de toute révélation miraculeuse, mais capables d’enthousiasme communicatif. On raconte que les religieuses qui avaient hébergé ces pèlerins pour ce qu’elles croyaient être des stages de  « méditation » familiale, n’en sont toujours pas revenues. La méditation... Un mot qui aura collé aux premières initiatives françaises tant celui de médiation, inconnu, peinait à émerger.

Encore en 1990, lors du grand congrès  de Caen qui fut aussi le premier colloque européen sur la médiation familiale, et qui fut comme chacun sait une initiative d’Annie alors Présidente de l ‘Association Pour La médiation familiale (APMF) les organisateurs eurent la surprise de découvrir en arrivant, grâce à l’immense banderole tendue au dessus de la porte, qu’ils avaient conçu le « Premier congrès européen de méditation  familiale » !

Le tournant des années 80/90 est, comme le dit son amie Linda Bérubé, le cœur de la phase « pionnière » d’Annie. On ne vexera personne en disant  qu’alors, la médiation en France, c’est elle. Première découverte de la médiation, premier voyage à Québec, premier service de médiation, première formation de médiateurs... Toutes ces « premières fois » dont elle peut être fière, témoignent qu’aux avant-postes Annie s’est lancée, et avec quel enthousiasme, quelle énergie!

En 1991, elle quitte l’Ecole des Parents, qui avait su accueillir ses premières expériences de médiatrice familiale, et prend le risque d’un an sans salaire pour fonder l’Institut Européen de Médiation Familiale. Dès octobre 1991, la première formation est donnée à Paris, à une douzaine de futurs médiateurs, en collaboration étroite avec deux médiatrices familiales pionnières dans leur pays :  Linda Bérubé du Québec et Lisa Parkinson d’Angleterre.  

Cette année 1991, pour vous Annie, ne fut pourtant pas seulement une année heureuse, ce fut aussi l’une des plus difficiles de votre vie. Si je me permets d’évoquer ici la mort de votre époux Hubert, c’est parce que cette tragédie personnelle, qui vous brise, va aussi vous faire toucher ce fond où les gens de votre trempe savent donner le coup de talon pour remonter. Loin d’abandonner la médiation, vous en devenez alors un « bâtisseur » (c’est la seconde phase, après la phase pionnière, selon Linda), et même un « entrepreneur ». Si je m’arrête un instant sur ce mot, « entrepreneur », c’est que je sais que vous ne l’avez pas trop bien pris, quand vous l’avez lu sous la plume de notre ami le sociologue Benoît Bastard.

Chère Annie, laissez moi vous dire, pour une fois, une seule fois aujourd’hui , que vous avez tort. Etre un « entrepreneur », qu’est-ce que cela veut dire ? Se lancer, innover, construire bien sûr. Inventer, créer, démultiplier, sûrement. Et tout cela, vous l’avez fait, multipliant les expériences et les formations non seulement en France, mais en Italie et dans toute l’Europe. Mais entreprendre, ce n’est pas seulement cela. C’est d’abord savoir prendre des risques. Prendre le risque d’échouer, prendre le risque de ne pas gagner sa vie, prendre le risque en un mot de donner vraiment de sa personne pour faire passer la médiation familiale du niveau de l’expérience chaleureuse à celui de la professionnalisation.

Cette fois, le mot est lâché : professionnalisation. Comme l’a rappelé Monique Sassier tout à l’heure, c’est bien cela que vous avez, plus que tout autre, initié, et qui est devenu aujourd’hui le cœur de tous les enjeux socio-politiques : faire reconnaître une pratique, au début quasi artisanale (même si elle ne fut jamais « bricolée »), puis de plus en plus exigeante, pour un vrai métier avec ses normes, sa déontologie, ses moyens d’action : une profession à part entière.

Dans ce mouvement , il n’était pas facile de s’inscrire au départ.

Pour préparer ces mots, j’ai relu mes critiques de 1993 (Le démariage) et je me suis aperçue que, maladroitement sans doute, c’était au fond cela que je tentais de dire : pourquoi tenir le langage du dévouement, de la charité, de l’aide et de l’amour du prochain, quand ce qui est en jeu est la perspective, parfaitement honorable - et  bien plus que cela, souhaitable -, de l’émergence d’un nouveau marché professionnel ? Ce mouvement, il ne fallait pas seulement le faire pour développer la médiation, standardiser les exigences de formation, et la déontologie du métier. Il fallait le faire parce que - nous le comprenons mieux aujourd'hui - c’était profondément salutaire pour la médiation familiale elle-même, pour le cœur de sa pratique.

C’est ce mouvement de professionnalisation qui a dépouillé peu à peu non seulement la médiation familiale mais l’ensemble de notre compréhension du divorce et de la séparation, d’une certaine dimension sentimentale et moralisante traditionnellement attachée aux questions familiales, et qui empêche souvent d’en mesurer la dimension sociale et sociétale. A la culpabilité collective face à la fragilité nouvelle des couples, la professionnalisation de la médiation familiale a contribué à substituer un regard différent, plus froid et plus juste, sur la complexité d’un  changement qui concerne non pas la psychologie de chacun (le fameux « égoïsme ») mais le lien familial dans son ensemble et dans toutes les sociétés modernes.

Dans ce mouvement, une certaine image du médiateur familial (le « bon médiateur » comme il y a le bon samaritain) est peut-être un peu tombée. Doit-on le regretter ? Grâce à cela, les médiateurs familiaux d’aujourd’hui n’auraient plus idée de se présenter comme les seules bonnes âmes au sein d’un univers régi par les intérêts professionnels des autres: ils veulent bien plutôt que leur soit reconnue leur juste place, de professionnels parmi les professionnels. Pourquoi ?

 Tout d’abord parce qu’ils savent que, pour les "divorçants", avoir en face de soi une palette de professionnels différents, c’est pouvoir mieux distinguer et donc dénouer les différents aspects d’une séparation, sans tout mélanger. Mais aussi parce qu’ils savent que, pour le spécialiste de la famille, le risque principal est de prétendre, parce que tout est lié dans une séparation, être celui qui s’occupe de tout, et au fond qui est tout : ami, curé, confident, psychologue, avocat, juge, expert, sauveur... un petit dieu en somme. Face à ce risque, la vraie déontologie n’est-elle pas plutôt de savoir, face à la crise d’un couple, à la détresse d’un enfant, rester un juge, un avocat, un enquêteur, un thérapeute, un médiateur familial ?  Pouvoir se définir comme un professionnel y aide grandement.

Chère Annie, vous avez été l’artisan numéro 1 de la professionnalisation de la médiation familiale en France. En prenant des risques, sans filet (y compris financier), vous avez donné à cette pratique plus que votre enthousiasme, plus que votre expérience, vous lui avez donné de quitter l’univers des bons sentiments ou des bonnes intentions pour devenir un METIER.

C’est là, je crois, la façon dont vous avez su régler votre dette à l’égard de vos amis de Québec et de Montréal,  en transposant chez nous ce qui fait, pour tous ceux qui ont la chance de les connaître, leur « marque » propre : une certaine façon de ne pas se payer de mots, et de préférer aux grandes déclarations les actes qui impliquent, et les remises en question qui font avancer.

Désormais, cet apport qui est le vôtre vous est reconnu bien au-delà de nos cercles spécialisés. Je sais bien que vous pensez que ce qui est honoré aujourd’hui, ce n’est pas vous mais à travers vous quinze ans de construction de la médiation familiale en France, quinze ans au cours desquels bien des personnes différentes ont agi, se sont impliquées chacune à sa façon, et sans lesquelles la médiation, dans sa richesse et son inventivité, n’existerait pas. Il n’empêche. Aujourd’hui, pour nous qui sommes rassemblés ici, c’est d’une personne bien particulière, unique en son genre, qu’il est question.

 

Publié dans Médiation familiale

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